Mirontaine sta leggendo

http://lemondedemirontaine.hautetfort.com/

Professeure des écoles par correspondance et lectrice passionnée autant en littérature de jeunesse qu’en littérature générale.

Le chant de Loon

Kochka

Flammarion

13,00
27 avril 2021

C'est un livre empli de délicatesse. L'histoire d'une rencontre scolaire avec un botaniste. L'histoire d'une rivière, la Louve, celle de Loon, aussi. Une enfant autiste. C'est une belle leçon humaniste. Un texte de littérature de jeunesse comme une invitation à la lenteur, à l'observation. Kochka réunit une citation de Rumi, la nature sauvage de l'enfant différent et distille des réflexions lumineuses. C'est réaliste et poétique. Kochka, je l'aime beaucoup. Elle est maman d'un enfant autiste et elle saisit les visions et les perceptions des autistes. Ils sont messagers de la lumière. Le botaniste accepte Loon dans sa grandeur et sa spécificité. Il accueille la fillette sans la juger imparfaite et réussit à décoder habilement l'enfant grâce aux éléments de la nature.
J'ai visionné les petites vidéos de Kochka tant j'ai plaisir à l'écouter et à la lire. Les illustrations sont de @francoisravard

." [...] parce que certains mots sont parfois très mal compris. Ils ne sont pas toujours sur mesure. Il y a tellement d'espace autour d'eux qu'on peut mal s'y accrocher. On ne sait pas sur quel pied danser. Ce sont de drôles de souliers.
[...] personne ne détient à lui seul la vérité. Ou plutôt, chacun n'en a qu'une goutte, et la vérité c'est toutes les gouttes, alors il faut les rassembler. Et il faut le faire tranquillement, sinon on perd des gouttes en route: celles de ceux qui manquent de confiance en eux...les plus timides, les émotifs. Ceux qu'on aura effrayés en criant ou en parlant fort. Parce qu'ils auront eu l'impression que les autres savent plus qu'eux."
Chacun sait ce que sa vie lui enseigne.

Le ciel est à tout le monde
22 avril 2021

S'offrir ce ciel sans même lire la quatrième de couverture. Simplement parce que je suis toute la publication de Fanny Chartres. Pavese s'invite en exergue :" Chaque nouveau matin, je sortirai dans les rues en cherchant les couleurs. "
La vie d'Ethan Claudel est une grande énigme depuis son placement au quartier Arc-en-ciel par les services sociaux. C'est la traversée du silence depuis qu'il a quitté, avec son frère Yaël, sa famille dysfonctionnelle. Ethan doit signifier l'indicible à toutes les parties de son "Moi" et chasser sa maladie d'"excèsdemal" qui recouvre son corps de cartes géographiques. Il est le Petit Poucet version dermatologique. Fanny nous confie l'indicible par une forme privilégiée de relais entre l'individuel et le collectif en racontant la vie de l'enfant grâce aux dialogues insérés dans la narration des séries télévisées. Dans cette désagrégation familiale, l'éducateur a des airs de Hopper, le shérif de Stranger Things. Son foyer a des allures de Prison Break. La lecture du merveilleux voyage de Nils Holgersson est une chance de survie. La littérature de jeunesse dit l'épreuve d'Ethan entre diction privée et ouverture à la communauté des lecteurs par ce procédé habile des références communes aux séries. La maladresse des voix enfantines tente de circonscrire le vide de l'existence résignée de l'enfant, d'étouffer ses angoisses et ses rumeurs intimes. Fanny parvient par le battement d'une hésitation, l'insistance d'un mot, l'enroulement d'une phrase à faire entrevoir les vertiges de l'enfant. Pourtant, la lumière revient au terme de ce parcours individuel et social. La mue est le résultat de l'alliance entre les mots et la perte.Chaque élément de la nature se peuple d'un écho traumatique : comme les oiseaux, partout à la fois, intacts et sauvés. Le végétal, l'animal, le ciel, les constellations : tout devient trace de secours.
L'écriture de Fanny Chartres a la précision d'une écoute. Elle avoue sa nature ambivalente d'arme de perte et de puissance de vie, de survie.
C'est un texte très abouti et pour moi un compagnonnage essentiel en littérature de jeunesse.

Valentin de toutes les couleurs
14,00
20 avril 2021

Valentin donne une couleur à ses amies. Souvent des filles, avec les garçons, c'est plus compliqué. Un garçon d'ordinaire c'est vert armée. La seule arme de Valentin ce sont ses manières gentilles. A l'école, c'est compliqué pour un garçon trop soigné. L'enfant décide de s'extraire et tout arrêter pour penser. Son rêve c'est de faire communauté et de développer une mentalité commune comme les tissus qu'il assemble chaque matin pour se vêtir. Un patchwork de résonance avec les autres. C'est difficile de se confronter aux cadres mentaux qui enferment les garçons dans les jeux de bagarre. Le vêtement est vecteur de singularité et le langage de l'album se fait texte-style. Valentin se protège dans les textiles. Un tissu est complexe, une multitude de choix au cours de sa fabrication vont influer sur son comportement une fois transformé en produit fini. Pour un garçon, c'est pareil, il est fait des fibres qui le composent, de la torsion du fil créé avec les autres et de comment on assemble ses coutures aux autres. Valentin apprend à coudre, première approche du tissu pour comprendre la relation et la nature du tissu.

" Le fil trace des lignes sur le tissu, c'est droit, régulier, rassurant. Pas de bagarre, pas de ballon, pas de filles ni de garçons. Juste un bruit, et le fil qui avance sur son chemin, sûr de lui."

Assembler des tissus c'est former un tout de cicatrices recousues. On ne peut pas tricher sur nos différences comme on ne peut contraindre une fibre textile. Un coton cardé n'aura jamais le lustre d'un beau coton peigné. Pour l'enfant, sa nature et son caractère sont tout aussi déterminants. Le texte de Chiara Mezzalama et les illustrations de Reza Dalvand sont chaîne et trame pour créer la texture de l'album ou l'armure de l'enfant.

Cet album joue sur les contrastes des textures pour créer des motifs très lisibles et précis sur la différence, des croisements dans l'étoffe parfois douloureuse de l'enfance.

Album publié aux Éditions des éléphants.

19 avril 2021

On entre dans ce livre comme dans un album de famille. Il est dédié à Malo, l'enfant et le jeune homme en photos sur la première de couverture. Sandrine Roudeix convoque Romain Gary en exergue. Le texte s'ouvre sur cet âge délicat où la mère fait face à l'enfant qui s'en va. " Deux heures du matin, un soir d'été. Je suis une mère abandonnée. "
Pour remonter le fil du sentiment d'abandon, l'autrice confie son regard posé sur des photos personnelles de l'enfant. Elle nous sont révélées par les mots. De l'attachement fusionnel au délitement. Celui de la mère en tout premier, la mère jugée dans son élan de vie, besoin de fuir la routine, les conventions, le passé. Une femme qui décide de devenir une maman solo." Entre les nuages, bobines de ciel en suspension, je redeviens une femme sans enfant sans homme." L'enfant ne culpabilise pas la mère dans les rebonds roses de sa voix sucrée. L'architecture du livre est une construction intime. La mère érige une verticalité. Tuile après tuile, elle déploie un toit qui protège. Puis la relation en montagnes russes parce que l'on abîme toujours d'autres passés en voulant réparer le sien. A l'adolescence, les réalités forcément s'éloignent pour former une ronde bancale des interprétations. Comme de la pâte à modeler, le corps de l'enfant est en train de muter. Des transformations volent l'enfant. La mère retient sa tristesse à renfort de mots pour qu'elle ne dégringole pas sur les épaules de l'enfant.
" Comment trouver un sens à tout ça, ces enfants qu'on fabrique pour les laisser partir?"
Comment se quitter sans se perdre. Se séparer, ce n'est plus proposer. Ne plus résoudre les problématiques enfantines. Ne plus parer aux événements. C'est renoncer au sentiment de puissance que le fait de s'occuper de l'enfant procure aux mères. D'autres mères abandonnent-elles si facilement leur enfant ?
Il faut pourtant laisser l'enfant échapper à la prison des miroirs réfléchissants et faire entendre son identité.
" Cultivant les rayures de ta personnalité zebrée, tu assumes ton envie de te réaliser au plus près de ce que tu es et j'en tire une immense fierté après avoir tant tremblé."

C'est secret ce que j'écris
19 avril 2021

C'est un petit album qui raconte l'histoire d'un bonhomme haut comme trois pommes. Sur la première de couverture, un oeil nous invite à partager un secret. On entre dans l'album comme l'oeil à travers le trou d'une serrure. Sur la première double page, des yeux en nombre où le champ chromatique permet l'identification par le langage des différentes nuances de bleu pour autant de mots cailloux et d'émotions. Le petit bonhomme a reçu un petit carnet de la part de son papa. Dans sa tête, les mots cailloux se bousculent. Les mots les plus féroces. Ce sont des mots qui griffent parfois les autres. Alors, le petit carnet sera le réceptacle des mots, du trop plein de mots qu'il ne comprend pas, qu'il ne maîtrise pas. C'est secret ce qu'il écrit. Parfois c'est plus fort que lui, il est méchant avec les autres. Cet album au format carré donne matière à rêver, à penser, à se poser des questions. Le texte et l'image jouent des rôles équivalents et pourtant différents. Ils sont complices, l'un dans ses finalités narratives et sa liberté poétique et la seconde dans son impact visuel et ses qualités suggestives. C'est un album très créatif où les illustrations de David Vanadia permettent à l'oeil de tracer des chemins pour la réflexion. L'oeil bleu sombre encombre en nombre le cerveau de l'enfant. A la fin de l'album, le bleu recouvre la double page. Ordinairement le bleu se constitue par la superposition de deux couleurs fondamentales, le cyan, qui retire les radiations de l'aire des rouges, et le magenta, qui retire les radiations de l'aire des verts. Le bleu, construit par soustraction est lumineux comme un ciel clair. Le petit carnet enferme chaque mauvais oeil bleu sombre, chaque mot caillou.
Cet album au format carré permet l'énergie du jeu d'observation , le sérieux et la gravité du parcours intérieur de l'enfant différent, perçu comme agressif.

Le carnet devient un trait d'union entre l'enfant et les autres.