Mirontaine sta leggendo

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Professeure des écoles par correspondance et lectrice passionnée autant en littérature de jeunesse qu’en littérature générale.

14,00
20 avril 2021

Valentin donne une couleur à ses amies. Souvent des filles, avec les garçons, c'est plus compliqué. Un garçon d'ordinaire c'est vert armée. La seule arme de Valentin ce sont ses manières gentilles. A l'école, c'est compliqué pour un garçon trop soigné. L'enfant décide de s'extraire et tout arrêter pour penser. Son rêve c'est de faire communauté et de développer une mentalité commune comme les tissus qu'il assemble chaque matin pour se vêtir. Un patchwork de résonance avec les autres. C'est difficile de se confronter aux cadres mentaux qui enferment les garçons dans les jeux de bagarre. Le vêtement est vecteur de singularité et le langage de l'album se fait texte-style. Valentin se protège dans les textiles. Un tissu est complexe, une multitude de choix au cours de sa fabrication vont influer sur son comportement une fois transformé en produit fini. Pour un garçon, c'est pareil, il est fait des fibres qui le composent, de la torsion du fil créé avec les autres et de comment on assemble ses coutures aux autres. Valentin apprend à coudre, première approche du tissu pour comprendre la relation et la nature du tissu.

" Le fil trace des lignes sur le tissu, c'est droit, régulier, rassurant. Pas de bagarre, pas de ballon, pas de filles ni de garçons. Juste un bruit, et le fil qui avance sur son chemin, sûr de lui."

Assembler des tissus c'est former un tout de cicatrices recousues. On ne peut pas tricher sur nos différences comme on ne peut contraindre une fibre textile. Un coton cardé n'aura jamais le lustre d'un beau coton peigné. Pour l'enfant, sa nature et son caractère sont tout aussi déterminants. Le texte de Chiara Mezzalama et les illustrations de Reza Dalvand sont chaîne et trame pour créer la texture de l'album ou l'armure de l'enfant.

Cet album joue sur les contrastes des textures pour créer des motifs très lisibles et précis sur la différence, des croisements dans l'étoffe parfois douloureuse de l'enfance.

Album publié aux Éditions des éléphants.

19 avril 2021

On entre dans ce livre comme dans un album de famille. Il est dédié à Malo, l'enfant et le jeune homme en photos sur la première de couverture. Sandrine Roudeix convoque Romain Gary en exergue. Le texte s'ouvre sur cet âge délicat où la mère fait face à l'enfant qui s'en va. " Deux heures du matin, un soir d'été. Je suis une mère abandonnée. "
Pour remonter le fil du sentiment d'abandon, l'autrice confie son regard posé sur des photos personnelles de l'enfant. Elle nous sont révélées par les mots. De l'attachement fusionnel au délitement. Celui de la mère en tout premier, la mère jugée dans son élan de vie, besoin de fuir la routine, les conventions, le passé. Une femme qui décide de devenir une maman solo." Entre les nuages, bobines de ciel en suspension, je redeviens une femme sans enfant sans homme." L'enfant ne culpabilise pas la mère dans les rebonds roses de sa voix sucrée. L'architecture du livre est une construction intime. La mère érige une verticalité. Tuile après tuile, elle déploie un toit qui protège. Puis la relation en montagnes russes parce que l'on abîme toujours d'autres passés en voulant réparer le sien. A l'adolescence, les réalités forcément s'éloignent pour former une ronde bancale des interprétations. Comme de la pâte à modeler, le corps de l'enfant est en train de muter. Des transformations volent l'enfant. La mère retient sa tristesse à renfort de mots pour qu'elle ne dégringole pas sur les épaules de l'enfant.
" Comment trouver un sens à tout ça, ces enfants qu'on fabrique pour les laisser partir?"
Comment se quitter sans se perdre. Se séparer, ce n'est plus proposer. Ne plus résoudre les problématiques enfantines. Ne plus parer aux événements. C'est renoncer au sentiment de puissance que le fait de s'occuper de l'enfant procure aux mères. D'autres mères abandonnent-elles si facilement leur enfant ?
Il faut pourtant laisser l'enfant échapper à la prison des miroirs réfléchissants et faire entendre son identité.
" Cultivant les rayures de ta personnalité zebrée, tu assumes ton envie de te réaliser au plus près de ce que tu es et j'en tire une immense fierté après avoir tant tremblé."

19 avril 2021

C'est un petit album qui raconte l'histoire d'un bonhomme haut comme trois pommes. Sur la première de couverture, un oeil nous invite à partager un secret. On entre dans l'album comme l'oeil à travers le trou d'une serrure. Sur la première double page, des yeux en nombre où le champ chromatique permet l'identification par le langage des différentes nuances de bleu pour autant de mots cailloux et d'émotions. Le petit bonhomme a reçu un petit carnet de la part de son papa. Dans sa tête, les mots cailloux se bousculent. Les mots les plus féroces. Ce sont des mots qui griffent parfois les autres. Alors, le petit carnet sera le réceptacle des mots, du trop plein de mots qu'il ne comprend pas, qu'il ne maîtrise pas. C'est secret ce qu'il écrit. Parfois c'est plus fort que lui, il est méchant avec les autres. Cet album au format carré donne matière à rêver, à penser, à se poser des questions. Le texte et l'image jouent des rôles équivalents et pourtant différents. Ils sont complices, l'un dans ses finalités narratives et sa liberté poétique et la seconde dans son impact visuel et ses qualités suggestives. C'est un album très créatif où les illustrations de David Vanadia permettent à l'oeil de tracer des chemins pour la réflexion. L'oeil bleu sombre encombre en nombre le cerveau de l'enfant. A la fin de l'album, le bleu recouvre la double page. Ordinairement le bleu se constitue par la superposition de deux couleurs fondamentales, le cyan, qui retire les radiations de l'aire des rouges, et le magenta, qui retire les radiations de l'aire des verts. Le bleu, construit par soustraction est lumineux comme un ciel clair. Le petit carnet enferme chaque mauvais oeil bleu sombre, chaque mot caillou.
Cet album au format carré permet l'énergie du jeu d'observation , le sérieux et la gravité du parcours intérieur de l'enfant différent, perçu comme agressif.

Le carnet devient un trait d'union entre l'enfant et les autres.

18,00
10 avril 2021

" A ce point d'acmé, sous la fable magique de l'industrie domestique s'écrit un conte noir: la mécanisation incessante et croissante abaissant considérablement les salaires, les femmes, surtout les célibataires et les veuves, sont réduites à ce seul travail de couture domestique, condamnées à une paupérisation qui les oblige à accepter des commandes hâtives pour survivre et les contraint à travailler plus longtemps, plus vite, au-delà même de l'épuisement. Le travail à domicile devient l'usine chez elles; leur régulateur de temps de travail n'est personne d'autre qu'elles-mêmes. Elles sont enchaînées à la machine, captives de leurs commandes qui rapportent péniblement moins de deux francs par jour. Et quand des ateliers les couturières salariées sortent pour se mettre en grève, les travailleuses isolées à domicile ne les entendent pas soit parce qu'elles sont trop loin soit parce qu'elles sont menacées de perdre définitivement leur ouvrage si elles les rejoignent."

L'autrice raconte l'histoire du tailleur et inventeur de la machine à coudre. On pense toujours à Singer lorsqu'on évoque la machine à coudre. En réalité, c'est Barthélémy Thimonnier qui en 1829 met au point le premier le métier à coudre. Pour mettre en valeur son invention, il signe un contrat avec Auguste Ferrand. Ferrand obtient dès lors la paternité de l'invention dont le brevet est déposé le 17 Juillet 1830. S'ouvre alors le premier atelier mécanique de confection du monde. Lieu où l'on va fabriquer les uniformes de l'armée. Mais l'atelier sera détruit par des ouvriers craignant de perdre leur emploi par l'utilisation des machines. Thimonnier rentre à Amplepuis, il reprend son travail de tailleur et continue à chercher des améliorations à sa machine. Il meurt en 1857 et comme de nombreux inventeurs, sans avoir profité du fruit de sa découverte.
La narration que propose Yamina Benahmed Daho est elle-même une forme artisanale. Elle ne vise pas à transmettre la choses nue en elle-même comme un rapport ou une information. Elle assimile l'histoire de Thimonnier à la vie même de celle qui la raconte pour la puiser à nouveau en elle dans les réminiscences maternelles. La transmission orale des savoir-faire contribua longtemps à forger cette capacité à bien narrer. Le fil de la narration s'imprègne des paroles rapportées des ouvriers et des souvenirs de l'histoire personnelle. Le fil de la narration devient fonction et signe.
Comme le fil pris dans la machine, il faut équilibrer les tensions à l'oeuvre entre les comportements, les discours et les directions. Ce texte se fait commentaire et dénonciation de la violence, de la paupérisation et de la difficulté des conditions de travail. C'est un terreau fertile à la division du travail. Le tissu devient social, sous la plume de Yamina Benahmed Daho. A l'usine, le travail est dorénavant considéré comme une marchandise.
"La main, à l'origine, était une pince à tenir les cailloux, le triomphe de l'homme a été d'en faire la servante de plus en plus habile de ses pensées de fabriquant." André Leroi-Gourhan.
Quand se défont les modes opératoires artisanaux, se déconstruit une forme ancienne du tissu social, caractéristique des sociétés solidaires par interdépendances. L'autrice décrit l'apogée d'autres valeurs: vitesse, immédiateté, profusion, satisfaction des désirs et du besoin de confort, émergence des loisirs. La narration décrit les luttes et les résistances du monde ouvrier.
L'approche historique peint un portrait plus juste des ouvriers comme une minorité agissante, se fédérant avec difficulté pour revendiquer une amélioration des conditions de travail et des salaires. Toute introduction de nouvelle machine est sujette à une possible insurrection populaire.
Les notions de justice, d'équité et d'honnêteté sont subtilement distillées dans le texte en regard des souvenirs d'exil de la mère qui emporte du pays la machine à coudre.
Yamina Benahmed Daho offre des moments d'éternité à Thimonnier et à sa mère , des moments volés au temps qui file.

Roman

Philippe Picquier

14,00
18 mars 2021

Son, le chat roux va bientôt mourir. Pour ses dernières semaines, Renko va proposer à son ancien compagnon de venir à son chevet. Elle est en couple pourtant mais la présence du trio est essentielle pour elle. L'ancien petit ami est mal à l'aise dans ce triangle conjugal mais ces quelques semaines l'invitent à la mélancolie. Il se remémore la vie de couple avec Renko et l'infiniment petit qui fait le bonheur des jours. Il s'interroge sur l'amour, la relation à l'autre et son délitement.
"Ce quotidien pareil à une mer d'huile qui s'étendrait à trois cent soixante degrés, je l'avais en effet appelé de mes voeux. Jamais je n'aurais imaginé qu'une fois mon souhait réalisé, il se révélerait aussi creux."
Lui scénariste et elle réalisatrice de cinéma payent le prix des intrigues qu' ils tissent les unes après les autres, leur histoire d'amour à la traîne.
Ce livre est beau parce qu'il souligne qu'on passe sa vie à découvrir la réponse trop tard.
L'amour commun pour un chat créé une intimité imprévue, singulière et mélancolique. La mystérieuse alchimie opère au fil des pages et je les quitte à regret.
" Il faut accepter d'aimer. Nous qui avons du mal à nous aimer nous-mêmes, nous devons au moins essayer d'aimer quelqu'un d'autre sans avoir peur."