Les agents de M. Socrate, 1, La Confrérie de l'horloge
EAN13
9782702434635
ISBN
978-2-7024-3463-5
Éditeur
Éditions du Masque
Date de publication
Collection
MSK (1)
Séries
Les agents de M. Socrate (1)
Nombre de pages
302
Dimensions
19 x 13 x 0 cm
Poids
338 g
Langue
français
Code dewey
804
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1.?>L'Abomination?>D'effrayantes breloques décoraient la grande roulotte : des os de chat ou de porc en guise de clochettes éoliennes, des crânes d'ours blanchis suspendus à des ficelles, et trois têtes réduites de singes piquées sur des bâtons de bois. Leurs yeux de verre toisaient l'hiver approchant. Le tintement des grelots accrochés à des lanières éloignait les esprits malins. Quatre chevaux faméliques, la peau zébrée par le fouet, s'échinaient à tirer la carriole. Blotti près d'eux, se tenait un vieil homme grisonnant, emmitouflé dans un manteau et un cache-nez miteux.Le gentleman anglais à la silhouette élancée observait la roulotte cheminer le long de la route défoncée, éclairée par un rayon de lune. Une bourrasque glacée mit son pardessus au défi, mais il ne frémit pas. Ses cheveux blancs coupés à ras reflétaient la pâle lueur du soir. Il balaya l'attelage de son regard perçant – le cocher transi, les os bringuebalants – et s'attarda finalement sur l'inscription Mort et merveilles, peinte sur le chariot. Les mots disparaissaient et réapparaissaient au gré d'une lanterne qui vacillait dans le vent.Mort et merveilles. Oui, c'était bien une merveille qu'il espérait dénicher là. Il avait consacré sa vie et une bonne partie de sa fortune à découvrir des individus aux talents exceptionnels. Et selon la rumeur, ce cirque ambulant sillonnant la Provence était prometteur.Un drapeau flottait à l'un des coins du chariot, arborant un crâne et deux os entrecroisés. Des pirates ? L'homme esquissa un imperceptible sourire. Certainement pas. Des charlatans, des vagabonds, certes. Mais des pirates ? Non. Il avait eu l'occasion d'en affronter sur les océans. Et leur avait fait rendre gorge.Il fit un geste de la main et le cocher tira aussitôt sur les rênes. Les chevaux s'immobilisèrent dans un souffle glacé, et le sol gelé crissa sous leurs sabots.— Je souhaiterais voir vos attractions.Son français ne trahissait aucun accent.— Mais bien sûr, monsieur. Je serai honoré de vous les montrer.Le vieux cocher reposa son fouet et descendit de voiture, récitant avec enthousiasme :— Une collection inestimable, la plus impressionnante de ce côté-ci du Nil. Des baumes contre le choléra, des élixirs pour combattre la mort... J'ai là un splendide collier de rubis, retrouvé dans la tombe de la reine Cléopâtre, qui fera disparaître toute trace de rhumatisme. Il assouplit la peau, redresse les os...— Vos onguents et babioles ne m'intéressent pas, coupa le gentleman. Je veux voir votre pièce maîtresse.Une trappe derrière le siège du conducteur s'ouvrit et une vieille harpie y pointa le bout de son nez. Cerclé de rides, son regard sournois se mit à briller. On lui aurait donné cent ans.— Un coup d'œil se paie, dit-elle d'une voix grinçante. C'est un spécimen fort rare.L'homme tendit une main gantée. Au creux de sa paume, deux pièces d'or reflétèrent le rayon de lune.— Cela vous suffira, je pense.La vieille bonne femme hocha la tête et fit signe au cocher.— Oui, oui, monsieur, dit celui-ci en empochant l'or. Bien sûr. Par ici, s'il vous plaît.Il mena le gentleman à l'arrière de la roulotte, d'où pendaient d'autres ossements, comme autant d'amulettes contre la mort. L'homme sourit. Seuls les sauvages usaient de pareils brimborions pour combattre l'inconnu. Les hommes de science, eux, s'appuyaient sur leur logique.Le vieux cocher sortit une clé de sa poche et la glissa dans la serrure. Il ouvrit la porte toute grande, libérant une moiteur nauséabonde. Le gentleman ne se détourna pas. Il avait connu bien pire sur le front de Crimée.— Nos plus précieux objets se trouvent à l'intérieur.Le forain fit mine de passer, mais le gentleman l'écarta.— J'entrerai seul.— Mais, monsieur, je peux vous expliquer les origines, les pouvoirs, les mystères, les vertus de chaque pièce.— Peu importe.Le vieux cocher hocha la tête et l'homme s'engouffra dans le chariot puant, courbé en deux pour ne pas heurter le plafond. L'espace exigu était faiblement éclairé par une lanterne suspendue à un fil d'acier. Un instant lui suffit pour s'habituer à la pénombre et tout lui apparut clairement : les canopes, les créatures roses et lisses dans des bocaux, les petits cercueils marqués de hiéroglyphes et la figure empaillée d'un animal mi-lièvre, mi-chat. Il connaissait ces supercheries : celle-ci était particulièrement réussie. Les coutures des pelages semblaient invisibles. Il passa brièvement en revue les différents objets puis avança, évitant la lanterne, et se fraya un passage entre une peau de serpent et une énorme chauve-souris aux yeux de verre.Au fond de la roulotte, un drap noir recouvrait une grande cage. Il s'approcha. Au travers du tissu, il perçut un curieux ronflement. Sans hésitation, il tira le drap.Deux yeux effarés, de taille inégale, le fixaient sous une touffe de cheveux roux éparpillés sur un crâne épais et vérolé. L'homme tressaillit. Il s'attendait à une vision d'horreur, mais ce qu'il découvrait dépassait l'entendement. Tapie dans l'ombre, une misérable créature se pressait au fond de la cage. Elle portait une veste en peau de chacal, rendue étriquée par l'énorme bosse qui saillait dans son dos. Le gentleman fut pris de pitié.Cette malheureuse créature n'avait guère plus d'un an. Elle se tenait debout, mais l'exiguïté de la cage la forçait à baisser la tête, découvrant son infirmité. Sous les barreaux, une plaque indiquait : l'enfant du monstre.L'homme ne put détourner le regard. Les bras du spécimen semblaient puissants, ses jambes anormalement musclées, mais arquées et tordues. La nature s'était montrée bien cruelle.Tremblante, la chose semblait néanmoins curieuse : elle cligna des yeux et gémit. L'homme la toisait d'un œil froid. Un voyage gâché : trois jours pour gagner la Provence depuis Londres, et finalement découvrir un enfant prisonnier de sa laideur. Son informateur lui avait pourtant vanté cette découverte, précisant la valeur inestimable de la créature. Ce scélérat paierait cher ses boniments. Quel temps précieux il avait perdu, pendant que les ennemis de l'Angleterre se rapprochaient toujours plus sûrement de leur but.Il se détourna, mais de nouveau, l'enfant geignit.— Pah – papa ?Papa ? L'homme se figea. La voix du monstre était si humaine, si plaintive qu'il en fut touché. Bien des années auparavant, son épouse était morte en couches. Et un garçon, qui avait à peine vécu le temps que son père le prenne dans ses bras. Le gentleman déglutit péniblement. Il était inutile de remuer le passé.Il se retourna pourtant sur la créature. D'après sa taille et sa morphologie, il décida qu'il s'agissait aussi d'un garçon. Un garçon monstrueux et difforme. Il se demanda un instant s'il avait quelque chose à manger dans ses poches. Sensibleries ! Il était temps pour lui de partir.L'enfant ânonna « Paaa-pas pa-tir » avec un regard si triste que le gentleman en resta pétrifié. Puis il jeta un cri, serrant les poings, comme saisi d'une douleur aiguë. Son visage, que la peine déformait, devint plus laid encore.L'homme le dévisagea. Était-ce possible ? Le profil de cet enfant se métamorphosait-il sous ses yeux, comme s'il cherchait à adoucir ses traits ? Il poussa un autre gémissement. Et, alors qu'un instant plus tôt, son nez était tordu et ses narines dilatées, l'appendice paraissait à présent plus droit. Comme si, sentant la répulsion dans le regard du visiteur, il avait par sa simple volonté modifié son apparence pour la rendre plus attirante. Le front était maintenant plus lisse, les paupières plus semblables. Était-ce le soubresaut de la lampe à pétrole ? L'homme s'approcha. Non, le visage de l'enfant avait bel et bien changé. Puis la créature hurla, comme un chiot blessé, et secoua sa tête énorme.Le gentleman rabattit le drap noir sur la cage et prit une profonde inspiration. Cet enfant-monstre était une véritable merveille. Oui, il valait non seulement ce voyage fastidieux, mais une véritable fortune. Ce don pourrait devenir un atout précieux. Sa formation demanderait un investissement sur plusieurs années, mais l'homme voyait à long terme.Il descendit de la roulotte. Le forain piétinait, les bras repliés sur lui-même pour se réchauffer.— Je voudrais acheter la cage, décl...
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