sandrine57

Lectrice compulsive d'une quarantaine d'années, mère au foyer.

Miss Peregrine et les enfants particuliers
24 août 2019

L'enfance de Jacob a été bercée par les histoires extraordinaires que lui racontait son Grandpa Portman, un juif polonais ayant fui son pays pendant la guerre. Une petite île du Pays de Galles, une maison magnifique, des amis doués de capacités hors du commun, mais aussi des monstres sanguinaires peuplaient ces aventures que son grand-père présentait non pas comme des contes mais comme des faits réels. D'abord émerveillé, Jacob s'est mis à douter de l'authenticité des souvenirs de son aïeul, pour finir, adolescent, par ne plus y croire du tout. Aussi, quand Abraham l'appelle, affolé, pour lui dire qu'il est en grand danger, poursuivi par les monstres de son passé, Jacob n'y croit guère et se rend chez lui, plus pour calmer un vieillard sénile que pour aider un homme en péril. Et pourtant...Quand il arrive sur place, Abraham a tout juste le temps de lui murmurer quelques mots avant de mourir, mortellement blessé par un affreux monstre que Jacob semble le seul à avoir vu. Bouleversé, terrorisé, traumatisé, Jacob se replie sur lui-même, fait des cauchemars toutes les nuits et redoute de sortir de la maison. Et si son grand-père n'avait pas menti ? Et si les enfants particuliers existaient vraiment ? Et si des monstres menaçaient sa vie ? Pour trouver des réponses, Jacob entreprend le voyage jusqu'à Cairnholm, l'île galloise où Abraham a été recueilli pendant la seconde guerre mondiale et où il aurait rencontré ses amis particuliers...

Coup de cœur pour ce roman fantastique dans tous les sens du terme !
Si l'idée de départ va chercher ses influences du côté d'Harry Potter (des enfants dotés de pouvoirs surnaturels, un héros inconscient des ses capacités, des amourettes, des bons d'un côté, des méchants qui veulent dominer le monde de l'autre, la nécessité de se cacher des simples mortels, des voyages dans le temps), l'histoire se démarque en abordant des thèmes comme la seconde guerre mondiale, le nazisme, la traque des juifs, la différence, la solitude, l'enfermement. La métaphore juifs / enfants particuliers, nazis / monstres est particulièrement bien menée et conduit à une réflexion sur la différence, la tolérance et la barbarie nazie.
Mais bien sûr, ce sujet pesant ne plombe pas du tout un récit rythmé, haletant, drôle, aux personnages attachants qui s'articule -autre géniale trouvaille de l'auteur- autour d'une série de photos. Ces incroyables clichés en noir et blanc apportent à l'histoire une touche onirique, un charme désuet et nous amènent à croire nous aussi en l'existence de ces enfants particuliers.
Un roman jeunesse de grande qualité. Et l'histoire ne fait que commencer ! Direction Hollow city pour la suite des aventures de cette petite bande si particulière !

L'Esprit des vents
22 août 2019

C'est à Qingdao, ville portuaire chinoise occupée par les Japonais, que grandissent deux amis, Tateru et Ryu. Le premier, fils d'un gardien de phare, n'est que sensations, lumière, imagination. Il parle le langage des vents dont il perçoit les variations, les forces, la douceur. Le second, fils du photographe de la ville, est plus sombre, plus observateur, plus mature aussi.
1945 marque la fin de leur enfance insouciante. Hiroshima et Nagasaki sonnent le glas de l'esprit de conquête japonais. Chassés de Chine, les Japonais reviennent au pays natal. Ryu est séparé de son père laissé pour mort sur le quai par une horde de Chinois vindicatifs. Les parents de Tateru recueillent bien volontiers l'ami de leur fils et la petite famille s'installe dans un village de montagne. Mais suite à un accident, Tateru doit s'installer à Tokyo pour y être opéré et entamer sa rééducation. Ryu le suit dans une capitale dévastée par les bombardements où la population survit tant bien que mal. Tateru est hébergé par sa tante tandis que son ami s'immerge dans la rue et les bas-fonds de la ville. Toujours très unis et complices, ils suivent pourtant des voies bien différentes. Tateru devient cuisinier, Ryu homme de main des yakuzas.

Un roman poétique et sensuel qui aurait pu être un grand roman. Malheureusement, François Simon accumule les maladresses stylistiques. Tantôt ses phrases sont courtes, elliptiques, à la limite de la compréhension, tantôt elles deviennent envolées lyriques et se perdent dans des descriptions ampoulées. Par ailleurs, Tateru aime les vents, il leur donne des petits noms, il les appelle, il leur parle, mais tout est prétexte pour l'auteur à filer la métaphore, jusqu'à épuisement du lecteur.
Pourtant, l'idée de départ est des plus belles. Le Japon de 1945, la colonie chinoise, la fuite, le retour au pays, l'humiliation des vaincus, Tokyo à terre qui peu à peu se relève de ses cendres, la capacité des Japonais à faire table rase du passé pour aller de l'avant, reconstruire, revivre. Autant de thèmes passionnants qui se noient dans le melting-pot des idées d'un auteur qui en fait trop, ajoutant ici et là les clichés liés au Japon. On croise donc des yakuzas, des geishas, du saké et un zeste d'érotisme sulfureux.
Bilan mitigé donc. La lecture n'est pas désagréable mais manque de fluidité. Un roman japonais écrit par un français, c'est peut-être là son principal défaut.

La Terre invisible
15,00
20 août 2019

Allemagne, juillet 1945. Démobilisés, les soldats anglais quittent peu à peu le pays vaincu et exsangue. Un photographe de guerre ne peut se résoudre à rentrer chez lui, hanté par les images d'un camp de concentration libéré par les troupes anglaises. Dans l'espoir insensé de comprendre une telle barbarie, il part sur les routes allemandes à la rencontre d'un peuple qui a laissé faire. Le soldat O'Leary qui vient d'arriver et n'a pas connu les combats lui sert de chauffeur. Le périple commence et les deux hommes échangent peu, partageant seulement les rations militaires et l'inconfort des nuits passées dans la voiture. Au fil du fleuve qu'ils longent, ils rencontrent des hommes, des femmes, des enfants, toujours méfiants, parfois hostiles, rarement amicaux. Le photographe prend des clichés, le chauffeur l'interroge sur cette démarche qu'il ne comprend pas tout en distillant des confidences sur sa vie avant la guerre. Unis par les expériences partagées lors de cet improbable périple, les deux Anglais évoluent dans une ambiance de fin du monde, dans un pays qui panse ses plaies.

Deux hommes hantés, un pays dévasté, un drame. Minimaliste, l'écriture d'Hubert Mingarelli nous entraîne, à coup de phrases sèches et concises, dans un road-trip dans l'Allemagne de 1945. À la rencontre des Allemands dont on ne sait s'il faut les mépriser, les haïr ou les plaindre.
Deux solitaires qui échangent leurs silences, un environnement figé et des questions sans réponses. Que cherche le photographe en fixant sur la pellicule ces familles devant leurs maisons ? Une trace d'humanité alors qu'il a vu que les hommes étaient capables du pire ? Dans sa rétine des images de morts, des corps entassés, des êtres martyrisés, la barbarie nazie, dans son objectif monsieur et madame tout le monde esquissent un sourire timide, pas conscients encore du fait que demain le monde entier les jugera...
Un livre étrange, une ambiance lourde, des personnages qui gardent leur mystère jusqu'au bout... une lecture qu'on termine avec soulagement pour retrouver un peu de soleil, de joie, de bonheur.

La vie très privée de Mr Sim
17 août 2019

Depuis son divorce, Maxwell Sim est seul et déprimé. Sa femme et sa fille sont parties à l'autre bout du pays, il est brouillé avec son meilleur ami et il n'a plus la force d'aller au travail. Après un voyage à Sidney où réside son père, il rentre en Angleterre en meilleure forme, prêt à conquérir sa jeune voisine d'avion et à reprendre une activité professionnelle. Mais son plan de séduction tourne court et il ne lui reste plus qu'à accepter une proposition de travail plutôt originale. Il s'agit de traverser l'Angleterre jusqu'au bout du bout pour promouvoir une toute nouvelle brosse à dents écologique. Au volant d'une Toyota hybride dernier cri, Maxwell Sim entame un voyage en solitaire avec pour seule compagnie la voix très sexy de son GPS.

Elle est bel et bien privée la vie de Maxwell Sim, loser-né dépressif. Privée d'amour, privée de bonheur, privée de joie, privée d'amis, privée d'un peu de chaleur humaine... Maxwell Sim est seul dans un monde ultra-connecté où l'on peut être retrouvé n'importe où sur la planète, où l'on peut avoir des centaines d'amis sur Facebook, où l'on peut se créer un faux profil pour bavarder anonymement avec son ex-femme... où l'on peut tomber amoureux d'un GPS. Dans son périple vers les îles Shetland, le voyageur de commerce traverse le pays mais aussi sa vie, de rencontres improbables en retour vers le passé, de rendez-vous manqués en révélations fracassantes. Moral en berne, idées fixes, comportements absurdes, cet anti-héros fracasse son mal-être contre une modernité qui le dépasse. Et pourtant, malgré la tristesse de son personnage, Jonathan Coe réussit à le rendre attachant et touchant. Car, pour s'adapter à la société, nouer des relations véritables et sincères, il faut s'aimer un peu et pour s'aimer il faut avoir été désiré et aimé. Pour Maxwell Sim, les racines du mal sont peut-être moins dans sa difficulté à appréhender un monde qui va trop vite que dans l'héritage familial et les secrets de sa conception.
Quelques longueurs et une fin peu convaincante (quoique surprenante) font baisser la note de ce roman doux-amer, teinté de désespoir mais sauvé par la touche d'humour anglais de son auteur. Pas le meilleur Coe.

Le fossé
21,00
13 août 2019

Robert Walter est un homme comblé. Maire d'Amsterdam, il est apprécié de ses administrés qui aiment sa sincérité, son naturel, son éloquence. Ses fonctions lui permettent de côtoyer les grands de ce monde, il dîne avec Obama, plaisante avec Hollande. Côté vie privée, tout va bien aussi. Il forme un couple uni avec sa femme Sylvia qu'il adore tout autant que sa fille Diana. Pourtant, cette belle harmonie s'envole lors de la traditionnelle soirée du Nouvel an donnée par la mairie. Là, il aperçoit Sylvia riant aux éclats avec Maarten Van Hoogstraten, son adjoint le plus insignifiant. Maarten n'est ni beau, ni drôle, ni charismatique. Qu'a-t-il bien pu raconter à Sylvia pour la faire rire de la sorte ? Et n'ont-ils pas eu l'air gênés quand, mine de rien, il les a rejoints ? Robert s'interroge, Robert se met martel en tête, Robert est jaloux, Robert est certain que Sylvia et Van Hoogstraten ont une liaison. Pourtant, rien chez sa femme ne laisse entrevoir qu'elle le trompe, qu'elle aime ailleurs. Ne serait-ce pas une ruse de son épouse qui fait tout pour paraître normale, trop normale, alors qu'elle le trahit ? Au fil des jours et de son imagination galopante, Robert perd pied. De plus en plus soupçonneux mais trop couard pour crever l'abcès, il laisse un fossé se creuser entre lui et Sylvia.

Le terme est souvent galvaudé mais on peut l'affirmer sans mentir : lire un roman d'Herman Koch est une expérience jubilatoire. Avec cynisme et une pointe d'humour (noir), il malmène ses concitoyens, surtout les notables bien sous tout rapport dont il met à jour les failles et les mauvais penchants. À l'exemple de Robert, le jovial maire d'Amsterdam, mari et père comblé et fils dévoué d'un couple de nonagénaires dont il est toujours proche. L'homme est sympathique, tolérant et ouvert, d'ailleurs sa femme n'est pas néerlandaise. Pourtant, il suffit d'un soupçon sans véritablement fondement pour que tout dérape. Il n'a plus confiance en cette femme qui vient d'un pays culturellement très éloigné des Pays-Bas. Comment peut-elle le trahir alors qu'il a eu la bonté de l'aimer et de l'accueillir en Europe ? Sous ses remarques acides se tapit un racisme dont il se défend avec pour meilleure preuve son choix marital. Mais Koch sait faire apparaître le vrai visage de son personnage tout en contradictions. Outre ses supposés problèmes conjugaux, l'édile doit aussi faire face au désir d'en finir de ses parents. À 90 ans, ils estiment que leur temps est fini et qu'il faut mettre un terme à une vie qui inévitablement va se dégrader. Ils ont prévu de se suicider avant d'être dépendants et amoindris. Mais là encore l'auteur réserve quelques surprises de taille quant à l'issue de ce projet.
Surprenant, souvent drôle et très politiquement incorrect, "Le fossé" se moque d'une société hollandaise propre sur elle, écolo jusqu'à l'absurde, libre mais pas libérée. Une lecture divertissante mais qui sait aussi faire réfléchir.