Laurence G.

Le contrat
par (Au moulin des Lettres)
27 juillet 2020

Quand les auteurs passent de la fiction à la pratique, l'idée peut se révéler être très mauvaise.

Donald Westalke a été publié entre autres par les Éditions Rivages et on le trouve en poche dans la collection "noire" de cette excellente maison : écrivain prolifique (122 titres parus en anglais, on n'est pas au bout de la pile) avec de nombreux pseudonymes, mort malheureusement en 2008, il a été traduit entre autres par Manchette, ce qui d'emblée, vous pose l'auteur.
"Le contrat" ne fait pas partie de la série qui l'a rendu célèbre et dont le personnage principal est Dortmunder, voleur malchanceux entouré de bras cassés.
Deux personnages se répartissent ici les rôles principaux, tous deux écrivains mais avec un statut bien différent. L'un, Bryce Proctorr, est adulé par ses lecteurs et est devenu un auteur incontournable mais totalement en panne d'inspiration quand le roman démarre. L'autre, Wayne Prentice, un ancien camarade de lycée de Bryce, est un auteur qui a eu peu de succès, possède une imagination débordante mais n'arrive plus à se faire publier. L'analyse du monde de l'édition et de la façon dont se font et se défont les auteurs est intéressante et Westlake n'hésite pas à appuyer là où ça fait mal.
Les deux hommes vont se retrouver par hasard après s'être perdus de vue pendant 20 ans et vont fomenter un plan qui permettra à l'un de sauver sa réputation et à l'autre d'empocher un bon paquet d'argent. Mais le "contrat" de Bryce Proctorr, à l'origine du plan, comporte une clause tout à fait particulière: il souhaite que Wayne tue sa femme avec laquelle il est en train de divorcer et qui veut lui soutirer un maximum d'argent à présent et à venir... Proctorr en est tellement malade qu'il n'arrive plus ni à se concentrer ni à rédiger une seule ligne.
Si la cupidité, l'envie et l'absence totale de scrupules caractérisent nos deux coquins, ils ne sont pas les seuls à démontrer de telles qualités.
Le crime aura lieu mais tout cela va donner évidemment lieu à des conséquences inattendues...
Si la veine humoristique pratiquée par Westalke avec Dortmunder n'est pas perceptible ici, le suspense fonctionne et la fin est glaçante !

L'Oiseau Captif
par (Au moulin des Lettres)
24 juillet 2020

Une biographie romancée pour découvrir la destinée bouleversante d'une iranienne

Un coup de ❤️ pour ce roman paru en novembre 2018 que j'ai découvert avec beaucoup de retard pendant le confinement.
L'auteure canadienne d'origine iranienne a choisi d'écrire à la première personne la vie réinterprétée de Forough Farrokhzad qui naît à Téhéran dans les années 30 et meurt à 37 ans dans un accident de voiture.
Cette iranienne reconnue désormais dans son pays comme l'un des grands poètes du XXème siècle, a subi les pires humiliations pour s'affirmer en tant que poète (et elle tenait au masculin car "poétesse" aurait renvoyé à une sous-catégorie selon elle), alors que la poésie iranienne est affaire d'hommes depuis des siècles.
Sa vie n'a été qu'un long combat pour pouvoir écrire et se revendiquer poète à part entière, elle n'a fait aucune concession et cela dès l'adolescence. Le combat le plus dur à mener a été celui contre les hommes qui ont tout fait pour l'humilier et l'empêcher d'écrire et de vivre sa vie de façon libre et assumée.
Elle grandit dans une demeure régie par la sévérité extrême d'un père militaire, où la place de la mère, abandonnée pour une maîtresse rencontrée tardivement, est cantonnée à la tenue de la maison et à l'éducation des enfants. Forrough se rebelle très vite et fait montre d'un caractère bien trempé. On la découvre enfant heureuse et se forgeant déjà une conception personnelle de la vie, puis dans ses premières amours et ses premiers écrits qu'elle livrera au jeune homme dont elle est amoureuse et qui deviendra ,
- malheureusement - son mari...
Les femmes de la famille proche ou lointaine sont aussi des personnages contre lesquels elle a dû se battre pour conserver sa liberté et qui n'ont eu de cesse de la voir répudiée, mise au ban de la société.
L'Iran des années 30 à 60 évolue beaucoup et c'est à la fin de sa courte vie que Forrough va enfin pouvoir accéder à un début de reconnaissance critique.
Si le style n'est pas l'atout principal de cette biographie romancée, la découverte de cette forte personnalité vaut à elle seule la lecture de ce roman. La peinture de la société iranienne, figée dans un carcan traditionaliste, est aussi extrêmement intéressante.
Le roman est depuis paru en poche et c'est une lecture que je conseille chaleureusement pour l'été !

Trouver l'enfant
par (Au moulin des Lettres)
20 juillet 2020

UN EXCELLENT PREMIER POLAR !

Gros coup de coeur pour cet excellent policier de l'auteure américaine René Denfeld, fort bien traduit par Pierre Bondil, "TROUVER L'ENFANT", paru en poche en mai 2020 aux Éditions Rivages .
Naomi, une jeune femme au lourd passif, y est le personnage principal. Elle est connue comme étant "la femme qui retrouve les enfants" et on apprendra au cours de la lecture qu'elle a effectivement retrouvé un grand nombre d'enfants qui avaient disparu. Les parents s'adressent à elle en dernier recours quand l'enquête de police ne donne plus de résultats. Elle-même a été victime, enfant, d'un kidnappeur et a réussi à s'échapper mais cette période de sa vie continue de la hanter même si elle a réussi à se reconstruire grâce à une femme qui l'a adoptée.
Elle est cette fois-ci à la recherche d'une fillette, Madison, disparue 3 ans auparavant dans une forêt de l'Oregon où ses parents s'étaient arrêtés pour couper un sapin de Noël. Les parents sont persuadés que leur enfant est toujours en vie. Naomi se lance sur les traces de la petite dont on va découvrir ce qui lui est arrivé grâce aux chapitres alternés qui tantôt racontent la progression de
l'enquête tantôt se placent du point de vue de Madison.
La personnalité de Naomi, ses cauchemars récurrents, sa jeunesse et son adolescence auprès de sa famille d'accueil vont peu à peu prendre de la consistance et nous révéler un personnage extrêmement sensible, fort, plein de doutes aussi, pour lequel on éprouve très vite de l'empathie.
Sitôt terminé, vous ne pourrez que vous précipiter sur le second roman paru en mai, "La fille aux papillons" toujours aux Éditions Rivages qui vous en apprendra beaucoup plus sur Naomi et sur son passé...

Les aigles endormis
par (Au moulin des Lettres)
15 juin 2020

Albanie: bienvenue au royaume des désillusions...

Danü Danquigny , auteur canadien d’origine albanaise, nous fait découvrir dans un roman noir, court et percutant l’Albanie entre la fin des années 70 et 2017.
Le narrateur revient dans son pays après s’être enfui en France 25 ans auparavant et n’a qu’une idée en tête : venger sa femme assassinée juste avant son exil.
Louvoyant entre les différentes époques de sa vie tout au long du roman constitué de courts chapitres, Arben, né en 1968, se souvient de sa jeunesse, de ses parents, de ses amitiés et de son mariage arrangé par son père comme le voulait encore la tradition dans les années 90. C’est là une déclaration de haine et d’amour à son pays qui a vécu sous la dictature de Enver Hoxha pendant 40 ans, 40 années de peur liée à la délation, à l’emprisonnement, à la privation de libertés mais suivies par l’ouverture au capitalisme sauvage et la naissance de groupes mafieux de plus en plus puissants acoquinés aux nouveaux dirigeants politiques.
Les réponses d’Arben aux questions qui le taraudent depuis si longtemps vont bien surgir à la fin de son histoire mais pas tout à fait comme il l’espérait…
Un excellent roman à l’écriture incisive et efficace qui nous fait découvrir un pays très proche de nous mais si peu connu.

Les services compétents
par (Au moulin des Lettres)
25 mai 2020

A la recherche de Abram Tertz au pays des Soviets

« Les services compétents » est un terme généraliste renvoyant à un bureau quelconque qui peut vous être utile (ou pas) lorsqu’il s’agit de démêler quelque imbroglio administratif. Et c’est sous ce titre que le KGB est désigné dans le dernier roman de Ian Gran. Ses missions sont clairement édictées à la page 90: « Le KGB est un organe politique réalisant les décisions du Comité central du Parti relatives à la sécurité de l’État socialiste confronté aux attaques de ses ennemis extérieurs et intérieurs. Cet organe se doit de surveiller attentivement les tentatives secrètes des ennemis du pays des Soviets, de mettre à jour leurs projets et de mettre un terme aux agissements crapuleux des agences de renseignement impérialistes. Il en découle une attitude saine de défiance envers tout le monde » ajoute l’auteur.
Il nous entraîne donc dans les couloirs tout autant que dans le savoir-faire du KGB, lancé en 1956 sur la piste d’un auteur qui publie en France sous le nom d’Abram Tertz des textes critiques envers le « réalisme socialiste ».
La tâche est rude car le fautif est malin mais il en va de la crédibilité des services que de trouver ce traître à l’idéal socialiste. Le lieutenant Ivanov met du coeur à l’ouvrage car, il l’avoue lui-même, « il aime son métier » et il le fait à fond. Il gère une trentaine d’indics et ne perd pas de vue le dossier "Abram Tertz" même si en cours de route, il va soulever d’autres lièvres ; des dégâts collatéraux, il y en aura un certain nombre.
Iegor Gran, le petit "Iegorouchka" de la page 9 - il n’est qu’un bambin quand la traque de son propre père débute- relate cette chasse à l’homme implacable avec humour et un sens de la dérision total. L’arrestation de Andreï Siniavski, son vrai nom, finit par avoir lieu en 1965, après 6 longues années d’enquêtes, d’errements et d’impasses de la part du KGB ; elle ne fait pas flancher l’auteur qui plaide non-coupable lors du procès. Le monde intellectuel court à sa rescousse avec force pétitions, articles et courriers. Une manifestation est même organisée en plein Moscou par un groupe d’étudiants, ce qui défraie évidemment la chronique. Cela n’empêchera pas le tribunal de condamner Siniavski à une peine de 7 ans de détention dans un camp de travail.
Ne se contentant pas de nous révéler la traque organisée par le lieutenant Ivanov, l’auteur nous fait pénétrer également dans le foyer de ce fonctionnaire dévoué et respectueux de l’idéal soviétique jusqu’au bout des ongles. Cette description de l’URSS des années Khrouchtchev-Brejnev donne lieu à des scènes savoureuses telle celle se déroulant lors de l’exposition américaine en 1959 à Moscou. Mais elle fait aussi froid dans le dos quand les opposants au régime sont découverts et que les sanctions tombent.
Mêlant l’histoire de ses parents à celle de l’URSS, Iegor Gran réussit à garder la distance qui permet un compte-rendu drôlatique et plein d’anecdotes de ces années russes.