Mirontaine sta leggendo

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La langue des bêtes
26 avril 2016

Un livre torrentiel dont l'énergie poétique affleure sur chaque page. Un texte comme une tempête, à la lisière de la forêt. Dans un univers sauvage, on pénètre dans l'utopie collective d'une famille de forains. Des ogres qui dévorent la vie. Sous le chapiteau aux toiles déchirées ne se joue que le spectacle de la vie, à l'opposé de toutes celles trop étriquées. Et puis la Petite et son énergie furieuse dans ce spectacle merveilleux, dont la beauté serait gâchée par un accident originel, avec sa mère funambule. Progressant dans la sauvagerie du monde où les histoires,comme les couvertures, se tissent et s'agrandissent, la Petite échoue à se trouver une chambre à soi, elle marche au creux de la forêt, des os de bêtes plein la poche, la cruauté des autres ou leur patiente indifférence, et la vie qui s'emploie à continuer. Énigmatique jusqu'au bout de son trajet, sentant de plus en plus la terre et l'animal, l'écriture de Stéphane Servant nous emporte dans cette beauté abrupte et colossale. Le sublime se perd dans le flux des mots.
La Langue des bêtes, Stéphane Servant, Rouergue.

La Grande Eau

Le nouvel Attila

16,00
5 avril 2016

Le narrateur Lem est un jeune garçon qui vit dans un orphelinat, ancien asile d'aliénés, nommé Clarté. Le lieu est cerné de murs montant jusqu'au ciel.

Dans ce huis-clos, l'enfant rencontre Isaac, personnage gargantuesque aux lendemains de la guerre. Les victimes sont démunies face à la folie humaine.

Enfermés derrière les murs, les deux enfants liés intimement (même si Isaac semble un personnage plutôt énigmatique dont la présence oscille selon les besoins de la narration) tentent d'échapper aux limites.

A travers le trou du Mur, ils entendent la voix de La Grande eau, fantasmatique.

Les adultes sont des personnages dictatoriaux qui frappent, brutalisent et éduquent à la soumission.

L'objectif des apprenants est un idéal communiste mais il demeure un idéal plausible dans n'importe quel autre pays.

Cingo ne cesse de ponctuer la narration par cette adresse de Lem au lecteur "que je sois maudit si...", comme une prose répétitive et incantatoire.

Les figures de l'autorité sont transformées par le regard de l'enfant, grâce au rire.
Le rêve est le seul moyen de s'opposer à la volonté imposée aux orphelins. Le rire transcende le réel.

La Grande eau ne doit pas être touchée par l'autorité adulte. C'est un pays où l'on n'arrive jamais.

Quelle réalité se cache derrière la Grande eau? Les enfants désirent ardemment que l'eau recouvre tout.

Le temps de la narration permet à Lem de vivre dans le rien, et tout ce qui lui reste. Le peu qui lui soit donné à la Clarté.

Un très beau récit sur la détresse mais aussi le pouvoir de l'imagination chez l'enfant. L'auteur est un magicien des mots.

« Chère eau ! Le soleil du soir s’était couché sur les vagues, s’était donné à elles. Imaginez un peu : fil par fil, il se dénoue de la pelote dorée du jour. A cet instant, la Grande eau ressemble à un énorme métier à tisser qui tisse lentement, sans faire de bruit. Par une voie secrète, tu vois, tout cela se transporte sur le rivage. Que je sois maudit, même les arbres et les oiseaux descendus sur leurs branches s’étaient mis à tisser ; des filets dorés, comme ceux des araignées, flottent sur la grève. Des nids étonnants, je le jure. On dirait que la même chose arrive aussi aux hommes qui, saisis d’une émotion bizarre, apparaissent et disparaissent derrière les fenêtres fermées. Que je sois maudit, comme s’ils avaient peur de les ouvrir. Mais leurs regards les trahissent, on voit tout en eux, l’eau est rentrée en eux et les a pris…Tout, tout s’est transformé en un énorme, un étonnant métier à tisser qui tisse sans cesse et sans fatigue. C’est ainsi que le ciel frémissant du sud s’ouvre petit à petit au-dessus de nos têtes. Des milliers, d’innombrables petites veilleuses s’allument sur le firmament du sud. Et vous avez l’impression que l’eau n’attendait que ce moment, vous l’entendez s’élancer bruyamment. Elle est partout à ce moment-là, que je sois maudit, sa voix domine tout, elle règne alentour. Oh, cette vague douce ! Je le jure, c’était la voix de la Grande eau. »

Ce texte dénué d'action a une beauté toute poétique. Des faits simples comme la faim,les poux, une compétition sportive deviennent des événements et l'auteur se cache derrière le "je".

Le rêve incarne le moyen de lutte.

Un texte singulier porté par une l'association de belles instances.

Tout d'abord, la maison d'édition Le Nouvel Attila qui propose cette précieuse collection Calques où l'objet livre devient écrin.

Le texte de Zivko Cingo est traduit du macédonien par Maria Bejanovska et a reçu le Prix Nocturne 2014 pour récompenser "un ouvrage oublié, d'inspiration insolite ou fantastique."

La Grande eau fut publié en 1971.

Le promeneur d'Alep

Niroz Malek

Serpent Plumes

16,00
10 mars 2016

Les images de la Syrie assiégée, sanguinaire et en guerre nous les avons tous croisées. Il est insupportable de confronter le regard à l'indicible et pourtant on ne peut fermer les yeux.

Niroz Malek se fait le porte voix de la vie quotidienne depuis sa ville d'Alep, plongée dans la guerre. Entre deux rafales, sous les bombes, l'écrivain syrien confie un témoignage poétique et vibrant. Sa voix est singulière dans le chaos. Elle n'est pas un cri, c'est une voix douce qui livre un portrait poétique des gens qui l'entourent, des vivants et des morts.


Quoi que devienne le dehors qui le cerne, l'homme choisit de demeurer dans la ville assiégée. Il ne peut se résoudre à abandonner la vie des jours passés et celle laissée au coeur des nombreux livres lus. Niroz Malek oublie la notion de corps et préfère celle de l'âme qui hante chaque objet de son bureau.

"Il n'y a pas de valise assez grande pour contenir mon âme".

Alors tant qu'il reste un souffle de vie, il il nous raconte ce quotidien assombri par les coupures électriques, celles qui l'empêchent momentanément d'être relié au reste du monde.

Tandis que le ciel s'assombrit peu à peu, il est le témoin précieux de l'indicible et des angoisses sous jacentes.

Les chapitres sont courts comme des fragments de vie où jaillissent parfois des atomes de joie, des réminiscences d'un amour de jeunesse au souvenir de la lumière sur la ville.

L'écriture, par le rythme de la voix de Niroz Malek, le mouvement des phrases , calme la conscience ordinaire et réveille une conscience du dessous, plus subtile, à vif. C'est cette proximité de vivre avec l'ombre portée de mourir.

L'auteur cultive l'art de la conversation parallèle. Les mots sont écrits et sont déposés là pour donner le temps à d'autres mots de se faire entendre. Au fil des pages, nous appartenons à la même communauté silencieuse.

Et le bruit des bombes devient musique pour entrouvrir les fenêtres sur un monde bouleversé.

Et la voix intérieure renforce le vide extérieur et le chaos ambiant où l'enfant nu dans la rue ne surprend plus tant la tragédie surplombe la ville.

C'est un livre à parcourir lentement pour la lumière qu'il nous renvoie.

Sa vie rentre dans notre vie comme un fleuve soudainement en crue, pénétrant dans nos coeurs pour y soulever les plus belles émotions.

Dans la vie on se nourrit des uns et des autres et ensuite on se quitte, mais ce livre laisse une marque indélébile dans ma mémoire d'empreinte, en le refermant.

Sublime texte traduit de l'arabe (Syrie) par Fawaz Hussain, Le serpent à plumes.

Une île, une forteresse
7 février 2016

"Rien de ce que j'avais imaginé n'est vrai. Sans la parole pourtant fragile, le lieu ne m'aurait rien dit de ce qui s'y est passé."

Ce lieu c'est celui de Terezin (Theresienstadt), forteresse comprimée entre les Allemands et les Tchèques, dans la région des Sudettes, des minorités allemandes de Bohême Moravie.

C'est ce réceptacle béant, bâti au 18ème siècle pour protéger l'Empire austro-hongrois de l'invasion prussienne, qui porte en lui cette contradiction puisqu'il est devenu en 1938, le point d'entrée de la guerre en Europe.

La forteresse en forme d'une étoile de David porte dès son origine les stigmates de sa tragédie.

C'est une garnison fantôme bâtie sur un leurre, celui d'offrir au peuple juif la terre qui leur manque. Ce sera un huis-clos qui masque le ghetto juif et le camp de concentration en devenir.

L'île est une place forte, une garnison qui accueille les juifs tchèques, scandinaves, polonais, les résistants européens et parmi eux Robert Desnos.

Terezin accueillera entre ses murs l'illusion artistique du film de propagande où la promesse devient mensonge.

Hélène Gaudy propose un récit documenté qui interroge toutes les sources : films de propagande, dessins de prisonnier, témoignages de survivants, articles de journaux.

L'analyse des traces évolue sans pathos dans cette quête tour à tour langagière, universelle et intime. L'auteur évoque avec discrétion et pudeur la disparition de son grand-père. Terezin est l'imposture faite au peuple juif. Dans ce sublime et puissant récit, Hélène Gaudy propose une belle interprétation des signes qu'ils soient descriptifs ou langagiers.

"Quand on passe cette porte, même le langage se transforme."

Parcourir cette singularité du territoire, place forte de la solution finale permet un vibrant regard entre présent et passé et la possibilité de pénétrer dans l'indicible.

Terezin est le dernier bastion avant la mort.

C'est un texte qui tisse un lien étroit et singulier entre écoute et regard.Hélène Gaudy fouille ce lieu clos où l'imaginaire est multiple. Elle donne la parole à ce lieu sourd où les remparts enferment les amnésies, volontaires ou non.

La focale se réduit sur le lieu de l'indicible grâce aux témoignages où les paroles sont condensées pour écrire la ville.

Inculte, Décembre 2015.

La belle affaire
15,00
1 février 2016

Voilà un roman faussement désinvolte signé Sonia Ristíc, romancière et dramaturge née en Yougoslavie.

La Belle affaire s'ouvre dans le Vermont, la Nouvelle- Angleterre, celle que l'on qualifie de cinématographique, sous un ciel orageux et caniculaire. La pluie dégringole, des bruits qui résonnent et un monde qui bouillonne.

Nadja, l'héroïne, à la manière de celle de Breton, semble dans un temps de repli. Loin des siens, restés en France, elle enseigne l'écriture aux étudiants américains comme chaque été.

La belle affaire, au sens anglo-saxon relate l'histoire passagère entre Nadja et un universitaire, le temps d'un été.

Dans la chaleur humide, les amoureux se questionnent. C'est le temps des promesses au bout des doigts, comme des caresses.

A l'aube de la quarantaine, la femme se remémore l'histoire d'amour adolescente avec un jeune africain. Histoire très vite interrompue par un père diplomate, en résidence en Afrique.

La femme observe la jeune fille qu'elle fut et s'interroge sur sa vie entre les trois continents. Dans le silence, la symphonie laisse un goût amer. Son cœur est sous la pierre, le vent l'a comme balayé.

Le texte de Sonia Ristíc est plus subtil. Ce roman aborde la question de l'importance à accorder aux faits, en soulignant la richesse de l'infiniment petit de nos vies. Les choses anodines nous construisent dans l'infinie richesse du minimalisme positif.

Ce texte évoque les thèmes de l'exil, du déracinement et de l'appartenance relationnelle.

L'ailleurs l'emporte au fil des pages, l'histoire ancienne comme un hors-temps, celui du déracinement. Nadja exorcise l'histoire traumatisante de cet amour interdit, un goût de désert au fond du ventre.

La petite histoire rejoint la grande histoire celle de la guerre civile dans sa dimension tragique. Là, où tout s'affole, là le dernier verre avec un universitaire, puis le goût de l'oubli.

A-t-on perdu ce que l'on a vécu ? Est-ce que la pluie peut tout emporter ?

Sonia Ristíc peint un ciel superbe, quand il est vert de gris en Nouvelle Angleterre. Dans les bras de l'homme, ses yeux retrouvent en secret la couleur qu'ils avaient sur la terre rouge et ocre qu'elle foulait pieds nus. Ils souffrent parfois d'amnésie dans la lecture des saisons et l'écriture prend alors le pas dans cette nécessité thérapeutique. Celle des mots de femmes, que l'on cache parfois, que l'on condamne, ces mots des premières déchirures.

Aux lourdes peines, s'entremêlent un rythme et une tonalité très cinématographiques qui enchantent ce texte de Sonia Ristíc, publié aux éditions Intervalles, Mai 2015.